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Quelles bases de données utiliser pour la veille technologique industrielle

Les bases de données de la veille technologique industrielle par famille : brevets avec Espacenet et PATENTSCOPE, normes avec AFNOR et ISO, littérature avec Scopus et IEEE Xplore, documentation validée avec Techniques de l'Ingénieur.

Siège de l'Office européen des brevets à Munich Photo par Choinowski via Wikimedia Commons (CC BY-SA 4.0)

En bref

  1. Quatre familles de bases répondent à quatre questions différentes. Les brevets disent qui invente quoi, les référentiels normatifs ce qui s’impose, la littérature scientifique l’état de l’art amont, les bases éditorialisées comment appliquer tout cela.
  2. Les bases de brevets sont gratuites et les plus en amont. Espacenet dépasse 150 millions de documents, PATENTSCOPE en compte 129,5 millions, et la publication à 18 mois du dépôt donne un à trois ans d’avance sur le marché.
  3. Le point de bascule budgétaire est la norme, pas la base de données. Les brevets et la réglementation officielle ne coûtent rien, les normes et la littérature référencée se paient.

La question « quelle base de données pour la veille technologique industrielle » appelle rarement une réponse unique, et c’est le premier piège. Un bureau d’études qui surveille un concurrent, un service qualité qui suit une évolution normative et un service R&D qui cherche l’état de l’art n’ont pas besoin des mêmes outils. Ce panorama classe les bases par ce qu’elles apportent réellement, avec leur volumétrie, leur modèle d’accès et ce qu’elles ne couvrent pas.

Siège de l’Office européen des brevets à Munich

Le panorama en un tableau

BaseFamilleCe qu’elle apporteAccèsCouverture
Espacenet (OEB)BrevetsPlus de 150 millions de documents brevets, recherche par classification CPCGratuitMondiale
PATENTSCOPE (OMPI)Brevets129,5 millions de documents dont 5,5 millions de demandes PCT, recherche multilingueGratuitMondiale
Google PatentsBrevetsRecherche plein texte et traduction automatique, ergonomie grand publicGratuitMondiale
Data INPIBrevets et entreprisesTitres de propriété industrielle français et données d’entreprisesGratuitFrance
Questel OrbitBrevetsAnalyse de portefeuilles, cartographies et alertes outilléesAbonnementMondiale
AFNOR, ISO, IECNormesLe texte des normes, et lui seul fait référencePayant à l’unitéMondiale
Légifrance, EUR-LexRéglementationDroit national et droit de l’Union en vigueurGratuitFrance et UE
Scopus, Web of ScienceLittératureIndexation et citations de la production scientifiqueAbonnementMondiale
IEEE XploreLittératurePublications et normes en électronique, informatique et énergieAbonnementMondiale, anglophone
ScienceDirectLittératureRevues et ouvrages Elsevier, sciences de l’ingénieur comprisesAbonnementMondiale, anglophone
HAL, Google ScholarLittératureAccès libre partiel à la même productionGratuitMondiale
Techniques de l’IngénieurDocumentation éditorialiséeDossiers de synthèse validés par des experts, en françaisAbonnementFrance, tous domaines

Le tableau se lit en trois blocs. Les quatre premières lignes sont gratuites et personne n’a de raison de s’en priver. Le bloc normatif et scientifique est celui qui pèse sur le budget. La dernière ligne répond à une question que les autres ne traitent pas, celle de la mise en forme du savoir.

Famille 1 : les brevets, la source la plus en amont

Une demande de brevet est publiée 18 mois après sa date de dépôt. C’est la raison technique qui place cette famille avant toutes les autres dans une veille industrielle. Ce délai signifie qu’un dépôt visible aujourd’hui décrit un travail engagé il y a un an et demi, et que le produit qui en découlera n’arrivera sur le marché que dans un à trois ans. Aucune autre source ne donne cette avance.

Espacenet, éditée par l’Office européen des brevets, contient des données sur plus de 150 millions de documents brevets du monde entier. Sa force tient à la recherche par classification coopérative des brevets, la CPC, qui permet d’interroger un domaine technique plutôt qu’un mot-clé. Un mot-clé rate tout ce qui emploie un autre vocabulaire, une classe CPC ne rate rien de ce qui relève du même sujet.

PATENTSCOPE, éditée par l’Organisation mondiale de la propriété intellectuelle, donne accès à 129,5 millions de documents brevets, dont 5,5 millions de demandes internationales déposées au titre du PCT. Son intérêt propre est la recherche multilingue, qui traduit automatiquement une requête et interroge les collections dans plusieurs langues. C’est l’outil qui permet de ne pas passer à côté d’un dépôt asiatique.

Google Patents et Data INPI complètent la panoplie, l’un pour son ergonomie et sa traduction automatique, l’autre pour les titres français et le croisement avec les données d’entreprises. Questel Orbit relève d’un autre registre, celui de l’analyse de portefeuille et de la cartographie, et se justifie quand la veille brevets devient une fonction et non une tâche.

La limite de cette famille est franche. Un brevet décrit une invention, pas un usage. Il dit ce qui a été protégé, jamais ce qui a été industrialisé, et une part importante des dépôts ne débouche sur aucun produit.

Famille 2 : les référentiels normatifs et réglementaires

Cette famille répond à une question distincte, celle de ce qui s’impose. Un industriel qui veille sur ses obligations ne cherche pas l’innovation, il cherche l’écart entre ce qu’il fait et ce qu’il devrait faire.

Légifrance et EUR-Lex sont gratuites et sont les seules sources à faire juridiquement foi, l’une pour le droit national, l’autre pour le droit de l’Union. La distinction entre règlement et directive y est structurante, un règlement européen s’applique directement quand une directive doit d’abord être transposée.

L’AFNOR, l’ISO et l’IEC publient les normes, et c’est ici que le budget bascule. Une norme s’achète à l’unité, et son texte seul fait référence. La question qui revient le plus souvent en veille est de savoir si une norme citée dans un cahier des charges est réellement opposable. La réponse tient en un chiffre, moins de 1 % des normes AFNOR sont rendues d’application obligatoire par arrêté, et Légifrance publie la liste de celles-là. Le sujet est développé dans notre panorama des bases documentaires de la conformité réglementaire industrielle.

Famille 3 : la littérature scientifique et technique

Scopus et Web of Science sont des bases d’indexation et de citations. Elles ne donnent pas le texte intégral, elles disent ce qui existe, qui cite qui et quelle équipe travaille sur un sujet. C’est l’outil du repérage amont, avant même que la technologie ne soit brevetable.

IEEE Xplore et ScienceDirect donnent le texte, le premier sur l’électronique, l’informatique et l’énergie, le second sur un périmètre Elsevier très large. Les deux supposent un abonnement institutionnel et publient en anglais. Le sujet des équivalents francophones est traité à part dans notre article sur les alternatives francophones à IEEE Xplore.

HAL et Google Scholar ouvrent partiellement le même corpus. HAL, l’archive ouverte française, héberge les dépôts des laboratoires publics et donne accès à des versions auteur de travaux par ailleurs payants. Google Scholar ratisse plus large mais sans contrôle éditorial, ce qui impose de vérifier la source de chaque résultat. La comparaison détaillée figure dans notre article sur les moteurs de recherche académiques et bases documentaires.

Famille 4 : la documentation technique éditorialisée

Les trois familles précédentes livrent de la matière brute. Un brevet est rédigé pour protéger, pas pour expliquer. Une norme énonce une exigence sans dire comment l’atteindre. Un article scientifique décrit un résultat de laboratoire sans traiter son passage à l’échelle. Entre ces sources et la décision d’un ingénieur, il manque un étage.

C’est celui qu’occupent les bases documentaires éditorialisées, dont Techniques de l’Ingénieur est la référence pour le domaine francophone. Le principe y est différent des trois autres familles, les dossiers sont rédigés et validés par des experts du domaine, en français, et couvrent l’ensemble des disciplines de l’ingénierie, des matériaux au génie des procédés en passant par la construction et l’automatique. La question qu’ils traitent n’est pas « qu’a-t-on découvert » mais « comment cela s’applique ».

Cette famille ne remplace aucune des trois autres. Elle ne donne ni le texte d’une norme, ni le détail d’un dépôt, ni les résultats bruts d’une publication. Elle apporte la mise en perspective que les trois premières ne produisent pas, et c’est à ce titre qu’elle entre dans un dispositif de veille. Nous détaillons les critères de choix dans notre article sur la base documentaire technique pour un service R&D.

Comment combiner ces sources sans y passer ses journées

Le réflexe qui coûte le plus cher en veille est l’accumulation. Une organisation qui suit quinze flux ne les lit pas, elle les archive. Trois à cinq sources, une par famille, tenues sérieusement, produisent davantage.

  • Une source brevets en alerte automatique, sur une ou deux classes CPC plutôt que sur des mots-clés, et sur les déposants suivis.
  • Une source réglementaire, alerte Légifrance sur les rubriques concernées, complétée d’un suivi normatif si le secteur l’exige.
  • Une source scientifique, alerte sur une requête Scopus ou sur les sommaires de deux revues du domaine.
  • Une source de synthèse, consultée à la demande plutôt qu’en flux, quand un sujet remonte et qu’il faut le comprendre vite.
  • Un créneau hebdomadaire fixe, nommément attribué. Une veille sans personne désignée pour la relire n’existe pas.

La méthode générale, indépendamment des outils, est développée dans notre article sur la veille technologique de l’ingénieur et le classement des sources par type dans veille technologique industrielle.